La ronde macabre
de Morella

 

Copyright (textes)
1996-2018 © Patrick Pollefeys

Au couvent Saint-François, à Morella, se trouve une peinture murale inusitée abordant plusieurs thématiques. Elle présente ainsi : la Mort sous la forme d'un archer qui tire des flèches sur l'arbre de la vie, une hypothétique roue de la Fortune ainsi qu'une danse macabre non classique. En effet, la Mort n'accompagne aucun des personnages représentés. Elle figure plutôt une seule fois sous les traits d'un cadavre éviscéré couché dans un cercueil. Dans la tombe gît un phylactère sur lequel il est écrit "fui quot [sic] estis, eritis quod sum". Cette sentence, "Tel je fus tu es, tel je suis tu seras", rappelle celle qu'adressent les trois morts aux trois vivants dans la légende de même nom. Par ailleurs la présence de plusieurs personnages devant un cadavre évoque une peinture murale se trouvant à l'abbaye de Saint-Michel-de-la-Cluse (Sacra di San Michele), en Italie, où les vivants forment un attroupement plutôt qu'une danse.

La vingtaine de personnages qui entourent le cercueil se divise en trois groupes : les laïques (tiers gauche), les ecclésiastiques (tiers droit) et une alternance des deux dans le bas. Ces vivants sont disposés dans un ordre hiérarchique décroissant. Chez les laïques, les deux premiers sont facilement identifiables puisqu'ils sont couronnés, il s'agit du roi et de la reine. Suivent ensuite le comte, la comtesse, le duc et la duchesse. Chez les ecclésiastiques, le pape coiffé de sa tiare, le cardinal, et l'évêque précèdent deux frères tonsurés : le dominicain (en blanc), le bénédictin (en noir). La dégradation de la peinture murale empêche une identication précise des personnages suivants. La ronde reprend avec une religieuse, un laïque (?), un ecclésiastique (?), un prieur, une mère et son enfant. Sous les personnages, deux phylactères transmettent les propos des danseurs (traduction de Francese Massip et Lenke Kovàcs)1:

« Il n'est pas sage, sinon qu'il est fol, celui qui souvent se prive de la mémoire de la mort.
II faut mourir, frères, mais nous ne savons pas l'heure mais n[ous...] vécu[...] au moins une heure par jour. Ce monde ne peut pas durer donne-moi pour cela [...] »

Sous la ronde macabre, un personnage jouant de la trompette déploie une banderole arborant une série de vers.

Le texte traduit est le suivant1:

« Cherchant ses richesses qui nous donnent une mauvaise vie, ni pape ni empereur pour grands [...]
à la mort tous doivent [...] qui comme tels [?] se regardent la mort nos [...]
soudainement nous fait conjuration [?] tel que [...] monture ne restaurent pas de mort ni aucun brocart […]
car à tel si bien vous [...] mais la [mort?] tôt vous espère [?...]
tous très généreux [?] de ceux […] m'émerveille que [...]
mort hôtesse tellement ténébreuse à la pudeur de la mort [...]
ont du réconfort dur qui souvent veut attendre [...]
notre vie parce que nous relevez mieux de la mort qui nous espère
tout le monde délivrera sauvez-nous tôt et vite parce que la mort nous [...] »

Malgré qu'elle date de 1470, cette ronde macabre ne constitue pas la plus ancienne du genre. En effet, le premier exemple connu se trouve dans un manuscrit allemand intitulé Virtutum ac vitiorum delineatio, imprimé vers 1430-1440 à Heidelberg, maintenant conservé à la bibliothèque Casanatense à Rome (ms. 1404)2. Ce manuscrit pourrait avoir inspiré l'artiste du couvent de Morella puisqu'il présente également une représentation de l'arbre de la vie et une roue de la Fortune. Il contient également une représentation de la légende des trois vifs et des trois morts.

La ronde macabre reviendra 160 ans plus tard dans certains pamphlets allemands et tableaux polonais. À une différence près : dans ces œuvres les squelettes alternent avec les vivants, et aucun cercueil n'occupe le centre de la ronde.


Références
1 Massip, Francese et Lenke Kovàcs. La danse macabre de la cour d'Aragon : Iconographie et spectacle au Moyen Âge et ses survivances traditionnelles. Dixième congrès international sur les danses macabres. Vendôme (6-10 septembre 2000)
2 ms.1404, fol.5r, Roma, Biblioteca Casanatense. Vers 1430-1440