La danse macabre
de Berlin

détail fresque Berlin

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1996-2017 © Patrick Pollefeys

Dans le portique de l'église Sainte-Marie, à Berlin, est peinte une danse macabre de plus de 22 mètres de long et de 2 mètres de haut, dont la création remonte à l'épidémie de peste de 1484. Elle subit une première modification au 16e siècle: on changea l'angle des jambes de certains personnages dans le but de donner une plus grande impression de mouvement. De nos jours, on peut observer cette modification aisément, car le mur délavé laisse paraître une troisième jambe à la Mort. En 1614, on appliqua une couche de chaux sur la fresque. Elle resta ainsi ignorée jusqu'en 1860, date de sa redécouverte et de son exposition. Un premier relevé a été réalisé l'année suivante. Sur celui-ci, il manque deux silhouettes : celle de la Mort accompagnant le sacristain et celle du chapelain, comme on peut le constater sur l'image ci-dessous.

détail relevé 1860

En 1862, la fresque a été restaurée de façon sévère, l'artiste prenant même la liberté d'ajouter les deux figures manquantes à la suite du sacristain, comme le montre un second relevé publié en 1866.

détail relevé 1866

De nos jours, la danse macabre de Berlin est en mauvais état. Les guerres, le temps, la moisissure ainsi que de multiples fissures dans le mur ont grandement endommagé cette peinture vieille de 500 ans comme le montre cette série de photos comparant la fresque en 2011 à des images d'archive datant de 1936.

Berlin partie 1Berlin partie 2Berlin partie 3Berlin partie 4Berlin partie 5Berlin partie 6Berlin partie 7Berlin partie 8Berlin partie 9

Les 27 figures de cette danse de la Mort sont des représentants des mondes ecclésiastique et laïque. On aperçoit tout d'abord un frère franciscain sur une chaire. Au bas de celle-ci, deux créatures étranges et difformes sont peintes, l'une jouant de la cornemuse, l'autre s'accroupissant contre le sol. L'ajout de musiciens après celui qui introduit la danse se voyait également dans la danse macabre de Paris, mais il s'agissait de squelettes et non de démons. Ensuite, la farandole débute avec un sacristain, un chapelain(?), un official, un Augustin, un Dominicain, un pasteur, un Chartreux, un docteur, un moine, un chanoine, un abbé, un évêque, un cardinal et le pape. Au centre, on retrouve le Christ crucifié en compagnie de Marie et de Jean. Cette crucifixion est un détail remarquable de la danse macabre de Berlin, car il est rare que Jésus soit représenté dans ce type d'œuvre. À l'église Sainte-Marie, il est intégré à la danse comme un quelconque autre mortel; il se plaint comme eux («Pourquoi dois-je porter une telle couronne d'épines acérées!»), reconnaît de même la nécessité de la mort («Vous devez tous mourir - c'est obligé...»), et invite les Hommes à le suivre, s'érigeant en exemple («Venez tous avec moi dans la danse macabre»). En incluant le Christ dans sa danse de la Mort, l'artiste a voulu illustrer sa conviction: le pardon de Dieu est offert à tous ceux qui se repentent.

Le motif du Christ dans une danse macabre n'est pas une particularité berlinoise. Il se rencontre également à Pinzolo en Italie. Un autre particularité partagée par les fresques de Berlin et de Pinzolo est la séparation des ecclésiastes et des laïques. Habituellement, il y a une alternance entre les deux groupes.

De l'autre côté de la croix suivent les laïques: un empereur, une impératrice, un roi, un duc, un chevalier, un maire, un usurier, un gentilhomme, un marchand, un fonctionnaire, un paysan, une aubergiste et un bouffon. Dans le relevé de 1861, l'historien mentionne qu'il reste une très légère portion du texte de la mère et de son enfant, mais aucune image ne subsiste.

On remarquera que les personnages les plus importants sont les plus proches du Christ, et ce autant chez les membres du clergé que chez les laïques. Autre détail intéressant de la structure de cette fresque: la procession se dirige vers la droite, mais la Mort regarde toujours vers la gauche. Ainsi la Mort fixe toujours le spectateur qui défile devant la danse macabre. Cet effet d'illusion devait forcer l'admiration - ou l'effroi - des gens de l'époque.

détail de la fresqueLa Mort forme un couple avec chaque personnage. Son attitude est plutôt passive, voire douce. Elle ne saisit pas ni n'empoigne les vivants comme dans d'autres danses de la même époque (Paris, Tallinn ou Bâle). Elle n'est pas représentée, comme à l'habitude, en un squelette ou un corps en décomposition, mais en un homme très maigre dont les os saillent sous la peau. Elle est drapée dans un linceul, sauf avec le pape, où elle est nue. Cette particularité de la fresque insiste sur l'idée de l'égalité des Hommes, ainsi que sur celle de l'humilité qui leur sied. À la danse macabre de Berlin appartiennent 362 vers d'un dialecte bas-allemand (Niederdeutsch), dont une partie est aujourd'hui effacée. Dans plusieurs lignes du texte, la Mort invite les vivants (sacristain, cardinal, noble, etc. ) à danser. Même le Christ en croix lance trois fois cette invitation. Le texte contraste donc avec l'attitude plutôt statique des figurants.

 


Références
Institut für Kunst- und Bildgeschichte Der Berliner Totentanz
Lübke, Wilhelm. 1861. Der Todtentanz in der Marienkirche zu Berlin(lien vers la bibliothèque de Heinrich-Heine-Universität, Düsseldorf (Bibliothèque de l'Université de Düsseldorf).
Prüfer, Theodor. 1883. Der Todtentanz in der Marien-Kirche zu Berlin und Geschichte und Idee der Todtentanz-Bilder überhaupt(lien vers la bibliothèque de Heinrich-Heine-Universität, Düsseldorf (Bibliothèque de l'Université de Düsseldorf).
Clark, James M. 1950. The Dance of Death. Jackson, Son & Company.